Fin - Texte définitif - Lecture publique
Moment suspendu
En rentrant chez elle, Mathilde a jeté son sac et sa veste sur une chaise et se laisse tomber dans le canapé. Elle ferme les yeux. Long soupir...
Mais pas pour longtemps. Le salon reprend vie rapidement car Pompon, son tout nouveau compagnon, accourt en sautillant. Truffe en l'air et, regard interrogateur, il guette un éventuel geste d'interdiction de la patronne... Mais non, rien! Alors, ni une ni deux, il saute sur les genoux de sa récente maîtresse et entreprend de se lécher consciencieusement les babines. Tout bénéfice pour elle d'ailleurs, de pouvoir laisser ses mains se perdre rêveusement dans la fourrure de ce lapinou blanc comme neige, que sa petite-fille Florence a pris l'initiative de lui fourguer dans les bras. Sans la prévenir, évidemment! Mais maintenant, tiens, il lui fait un bien fou!
C'est que la journée a été fatigante. Pas désagréable, mais dense! Ben oui, c'est son anniversaire aujourd'hui. Il fallait fêter ça!
Sa fille et sa petite fille, Florence, se sont donné le mot pour venir la cueillir à son domicile et l'emmener au restaurant. Pas n'importe quelle table d'ailleurs! Un étoilé, s'il vous plaît! Elle s'est ainsi retrouvée devant un éventail de plats étudiés, agrémentés pour la déco de petits légumes choisis et de mignons pétales de fleurs. Chic! Surprenant, pour elle, dont le coeur penche plutôt pour la simplicité des vieilles tavernes de quartiers, les pittoresques repaires de colombophiles ou anciens relais de poste où l'on se sent comme chez soi. Mais il n'y a pas à dire, l'intention était généreuse et originale. Et un somptueux bouquet de roses écarlates et une bouteille de bulles avaient été prévus pour couronner cette année supplémentaire qui s'ouvre désormais à elle.
Qui s'ouvre à quoi, tout compte fait? Quel avenir? Oh, on verra plus tard, hein Pompon?
Elle a donc mis un point d'honneur à s'émerveiller, à paraître confuse, à remercier et sourire. Pour rendre cette rencontre mémorable, Florence avait même pris quelques libertés avec son Erasmus et, en ado délurée, a tenu à lui offrir un chèque-cadeau pour une séance en spa.
Un spa, pour elle? Vraiment? Sera-t-elle capable d'éprouver un quelconque plaisir à se laisser tripoter le corps par des mains inconnues? Dans le temps, oui, elle adorait se pâmer de sensualité sous les caresses de Roger, mais depuis son veuvage... Désert! Même au terme d'une soirée arrosée avec un mec entreprenant!
Mais bon, le geste partait d'un bel élan de générosité. Merci, Florence. Encore merci. Merci beaucoup!
En dépit de tous ces accès de confusion et ce flot de mots de reconnaissance, elle n'a pas tout dit. Non, pas tout. Elle s'en est bien gardée. Même son médecin s'est montré prudent l'autre jour lorsqu'il s'est résolu à lui prescrire des examens médicaux complémentaires. De nouvelles prises de sang... Sans tarder, Madame!
Sans tarder! Si inquiétant que ça, Docteur? Si grave?Il est vrai qu'elle a perdu pas mal de son énergie ces derniers temps, ce punch qu'on lui enviait volontiers.Ce chemin de vie qui s'ouvre à elle serait-il en pente descendante?
Peu importe. Le présent, lui, est bien là, c'est ce qui compte. Le quotidien, avec cette maison à laquelle elle tient comme à la prunelle de ses yeux... Oui, ces murs qui abritent les albums photos dans lesquels elle va souvent se ressourcer... Comme avec cette photo emblématique qu'elle a retrouvée il y a peu de temps, photo à Epidaure où elle pose sur les plus hauts gradins du Théâtre.... Magnifique! Ce qu'elle affectionne aussi, ce sont ces recoins où elle recèle ses colliers préférés, faits d'ambre et de lapislazuli, humbles petits bijoux dégottés au hasard dans des étals totalement aléatoires... Elle se sent à l'abri, ici, dans ce havre sans rideaux, ni tentures, ni persiennes pour que son regard plonge dehors dès le matin lorsqu'elle ouvre les yeux. Ses cadeaux de la journée, ce sont les lourds battements d'ailes des pigeons, les virevoltes de l'écureuil sur les branches du cerisier, les fouilles acharnées des corneilles tout au long des trottoirs, et les rosiers et hortensias du jardin qu'elle surveille à longueur de semaines du haut de sa terrasse...
Et puis, pour couronner le tout, il y a cette sérénité douce-amère lorsqu'elle a cette chance de pouvoir accompagner, au loin le soir, le déclin du ciel derrière les arbres et les nuages...
7.6.2026
- oOo -
Coucou Micheline,
RépondreSupprimerUn vrai bonheur de lecture que cette nouvelle, une fois de plus témoin de ta finesse d'observation et de ton sens de la psychologie. Elle est belle cette Mathilde, dans ses relations avec sa petite-fille et avec elle-même. Comme toujours, ta plume est légère et juste, même lorsqu'elle aborde, en filigrane, des sujets plus sombres. Bravo. Amicalement. Andrée
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerVoilà une fort belle observation de la vie quotidienne et du beau rapport entretenu par Mathilde avec son animal de compagnie.
Un jour anniversaire. Fille et petite-fille l’on invité dans un restaurant étoilé du Michelin. Nous salivons alors que Mathide aurait préféré passer un bon moment dans la simplicité d’un restaurant de quartier sympathique. Elle en est tout de même fort reconnaissante de l’attention portée par sa descendance.
Mais sans être particulièrement inquiète, les nouvelles du médecin ne sont pas particulièrement encourageantes (des nouvelles prises de sang sans attendre…), elle se dit que, tout de même, « elle a le bonheur de pouvoir accompagner au loin chaque soir l'embrasement du ciel derrière les arbres »
Savoir profiter de la vie… belle plume. Félicitations pour cette histoire tout en finesse.
Christian
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerAprès re-lecture de tous tes chapitres, je reste séduit.
Ta nouvelle avance comme un film de Chantal Akerman. Je pense à "Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles" ou encore à "Toute une nuit" !
D'abord cinq évocations de la vie quotidienne dans sa banalité puis un climax où tout se précipite.
J'ai parlé de "banalité" mais que cache cette apparente banalité sinon une réalité pleine de tendresse, de sensibilité et d'empathie.
Je ne reviendrai pas sur tes qualités d'écriture déjà mises en avant par les autres lecteurs mais je pense que les enchaînements entre les chapitres seront difficiles à rédiger, à moins de garder cet aspect brut actuel : ils se succèdent sans véritable enchaînement.
Un texte en définitive "heurté" mais chaque chapitre est bien dans la lignée de ce que tu fais habituellement. Seul petit bémol, j'aurais aimé que l'ensemble ait la même verve que les deux derniers chapitres...
Ce n'est que mon avis.
Merci pour tes commentaires bien utiles tout au long de cet atelier.
Amicalement,
Jan.
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerTout au long de ta nouvelle, j'ai ressenti beaucoup de douceur dans le contenu et dans le style.
Une vie de femme s'écoule au fil des jours. Ta Mathilde existe vraiment , on comprend son âge, son rapport au monde, sa façon de penser sans que tu en fasses trop. Elle a une cohérence intérieure.
Tu as le sens du détail concret. Tout cela ancre bien le texte dans le réel. On voit les scènes , on ne fait pas que les comprendre !
J'ai beaucoup aimé la fin de cette nouvelle car Mathilde reste dans la retenue. Tu suggères plus que tu n'expliques, surtout sur la santé. Ça rend le texte juste et émouvant.
Mathilde se tourne vers le présent, une impression douce -amère qui tient bien.
Merci pour cette magnifique nouvelle, Micheline !
L'année "nouvelles" se termine avec un petit pincement au coeur...
Nous avons partagé tant de choses sous la houlette de Liliane: des trouvailles, des émotions intérieures et cela est d'une richesse incomparable !
Ecrire, c'est se livrer...
Etre lu, c'est être entendu...
Merci !
Colette
Bonjour Micheline,
RépondreSupprimerUn dénouement mélancolique, cohérent avec l’ensemble de cette délicate nouvelle. Point fort de ce texte : la description à la fois tendre et lucide de cette journée d’anniversaire : les jeunes s’efforcent d’organiser quelque chose qui leur semble parfait mais qui ne correspond pas vraiment aux préférences de la jubilaire. Avec une grâce légère, mais très concrètement, tu mets en évidence ce fossé des générations dont on parle tant.
Compte tenu de ce dénouement, je pense que tu pourrais relire l’ensemble sous cet angle et, si tu en as le courage, enrichir certains épisodes, parfois très courts, en mettant ainsi en évidence les éléments qui caractérisent cette incompréhension entre les générations quelle que soit l’affection que se portent les individus.
Comme Jan, je pense que tu ne dois pas t’efforcer de créer des enchaînements entre les chapitres, mais garder cet ensemble mosaïque qui dessine progressivement la personnalité de Mathilde et de son entourage. A toi de décider dans quel ordre ti les classes.
Bon travail de mise au point,
Liliane